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24/01/2009

Le Braqueur (Durango - Episode 4)

Odessa intervient.jpg

Jean-Jean ne fut sorti de sa torpeur que par le cliquetis reconnaissable entre tous d’un chien de revolver enclenché.

 

Il se retourna doucement et vit au bout d’un revolver qui pointait franchement dans sa direction un homme couvert de poussière ocre et d’un chapeau à larges bords. Odessa hésita à parler, mais se ravisa. Il craignait l’effet de surprise qu’une parole de sa part ne manquerait pas de provoquer, et ses conséquences imprévisibles : fuite du braqueur blême et hurlant ou usage froid et imperturbable du pistolet, avec logement d’une balle entre ses deux oreilles – ses deux belles oreilles d’âne. Ou encore, entre les moches oreilles de Jean-Jean, et que celui-ci n’avait pas lavées depuis belles lurettes. Le braqueur le capturerait ensuite, et le sommerait de lire devant toute la ville. Il deviendrait au mieux une bête de cirque, contrainte de lire des histoires grivoises le samedi au saloon ou de mièvres contines le dimanche après la messe, ce qui dans un cas comme dans l’autre n’était pas de son goût.

 

Odessa avait son orgueil, dont il usait sans parcimonie.

 

Aussi décida-t-il de rester momentanément coi, en dehors du coup, observateur attentif.

 

Le braqueur, désigant l’âne, demanda à Jean-Jean d’une voix lente et graillonante :

« C’est à toi c’te bourrique ?

- Ja

- Comment ça s’ fait qu’il sait parler…

- Y parle pas

- Ah ouais ! Ben moi je l’ai entendu qui parlait, et j’ai pas rêvé

- Ah ouais, crotte de groin, répondit Jean-Jean, qui avait déjà adopté certaines expressions du pays

- Ouais, j’te d’mande ça parce que j’en connais un autre moi, de bourricot qui parle, et que ça lui ferait plaisir d’avoir un genre de confrère si tu vois ce que je veux dire

- ….

 

 

Lorsqu’on laisse un long silence dans une conversation, comme c’était le cas à ce stade, il est de coutume de laisser l’esprit prendre un peu de hauteur, de manière à apercevoir un nouveau sujet de conversation, et, une fois le sujet entrevu, fondre dessus le plus rapidement possible, comme un aigle sur sa proie, et s’en emparé. Certains toutefois se comportent tels des vautours, et parviennent à se contenter d’un sujet déjà à moitié décharné, et arrachent tout ce qu’il est possible d’arracher de comestible de leur point de vue discursif.

 

C’était de ce dernier type de causeurs que ressortait le braqueur. Il n’était pas décidé à laisser tomber l’histoire de l’âne, bien que manifestement Jean-Jean n’y montrait aucun enthousiasme. Le désert à ses manières qui sont parfois celles des salons.

 

Le braqueur finit donc par reprendre :

- Ou alors t’es ventriloque mon gars, et les ventriloques, c’est de la racaille. C’est des gars qui te font des emmerdes alors que tu leur a rien demandé, qui te font dire des choses que t’avais pas envie de dire, ou que t’aurais jamais dites, et ça, tu sais, c’est pas bon, surtout dans un saloon…

 

C’est alors qu’Odessa, ni aigle, ni vautour, confirma :

- Non, Monsieur, ce Monsieur n’est pas ventriloque. Il s’agit bien de moi. Je m’appelle Odessa, et lui c’est Jean-Jean VanKoe.

 

Jean-Jean quant à lui n’écoutait déjà plus la conversation qu’à moitié. Il se demandait si le braqueur avait suivi un entrainement spécial pour pouvoir rester comme ça aussi longtemps, le bras levé, l’arme pointée dans sa direction.

 

[A suivre…]

04/01/2009

Durango 3 : Paroles d'âne

(Suite)

Et Odessa dit.jpgJean-Jean ajustait ses jumelles quand son âne lui parla pour la première fois.

Il ne lui avait jamais parlé, ni depuis le jour où il l’avait reçu de son Oncle Jérôme, ni au long des milliers de milles parcourus depuis la berge mosane originelle, alors que les interminables récits familiaux de Jean-Jean auraient à tout le moins pu lui arracher un marmonement d'ennui.

Il n’avait d’ailleurs jamais parlé à personne, sauf au curé qui en avait fait un arrêt cardiaque et ne s’en était jamais remis. Mais cela Jean-Jean l’ignorait. Hautain et dédaigneux, cet âne n’avait jamais jugé qui que ce soit digne de recevoir l’extrême onction de sa parole – n’était ce curé, et encore, pour de sombres motifs. Et ce n’était pas qu’il portait Jean-Jean en plus haute estime que le commun des hommes, non, loin de là. Seulement, il en avait sa claque, son archi-claque.

« On dirait que maintenant que tu y es, tu hésites », lui dit l'âne, avec une pointe d'ironie. « Ce n’est pas que je crains la longueur du chemin du retour, tu vois, mais… »

De fait, Jean-Jean hésitait. Après tout ce chemin parcouru, dans le but unique et précis d’être ici, à Durango, Jean-Jean hésitait à descendre vers la ville.

Il avait fait le trajet, croyait-il, pour devenir le premier chauffeur de la première locomotive qui assurerait la liaison DURANGO – SILVERTON. Il avait répondu à une annonce de la Rio Grande Railway, étrangement parue dans une gazette mosanne, et avait reçu quelques semaines plus tard la confirmation qu’il était embauché, et attendu le plus rapidement possible à Durango.

Et maintenant, alors que l'heure des choix avait déjà été consommée, révolue, il hésitait.


Jean-Jean n’ignorait pas que son âne n’était pas dénué de ressources. Mais il savait aussi, profondément, intuitivement, que ce voyage de retour les tueraient, lui et sa bête. Quant au fait que l’âne parlait, et bien, Jean-Jean n’était pas homme à se démonter, du moins pas aussi facilement. Il fallait le temps à ses épaisses méninges de laisser percoler l'information jusqu'à une zone où elle prendrait sens, ferait sans doute sensation. Mais dans l'entretemps, Jean-Jean acceptait le fait tel qu'il était. En outre, s’il avait fait ce voyage en Terres Asuniennes, c’était bien pour trouver de l’extraordinaire, du fantasque, pour apprécier des variations dans le réel allant des gouffres à des hauteurs exceptionnels, parmi lesquels la prise de parole de son âne pouvait bien trouver place.

[A suivre...]

31/12/2008

Durango 2 : Jean-Jean VanKoe

L'âne.jpgJean-Jean VanKoe arriva à Durango le 6 août 1881, sale, les bottes brunes de poussière, le reste du corps aussi, poussiéreux, coiffé de mèches hirsutes, grasses, et ensablées.

Son âne était sale aussi, mais un peu moins. Il lui arrivait, à lui, de s’ébrouer. VanKoe ne s’ébrouait jamais, de sorte qu’à la longue, il était en quelque sorte redevenu poussière - une incarnation humaine de la poussière.

Jean-Jean était né en bord de Meuse, où son père exerçait le métier de passeur: allait d’une rive à l’autre, menait sa barge avec dextérité, crachant dans l’eau, à intervalles réguliers ce qui, vu d’un peu haut, donnait l'illusion qu’une grenouille légère suivait l'embarcation par bonds, laissant à chaque atterrissage ses mouvements d’ondes caractéristiques. Son père avait fait traversé Jean-Jean, il y avait déjà de longs mois, et l'avait laissé sur la berge avec l'impression d'abandonner un poisson hors de l'eau.

Depuis, Jean-Jean avait parcouru un long trajet silencieux, qu’il serait trop long de narrer dès maintenant dans le détail, mais dont il faut retenir au moins qu’il fut l’occasion pour Jean-Jean de raconter sa vie à son âne, et aussi la vie de ses pères et mères et oncles et tantes et toute sa généalogie, pour vaincre l’ennui du voyage, car Jean-Jean, à vrai dire, détestait les voyages, et, par-dessus tout, le dépaysement. Tout le monde avait donc été surpris de son départ, et nul n’avait reçu d’explication, pas même son père. Il avait toutefois vécu ce périple stoïquement, comme un cochon avalé vivant par un boa, qui serait resté conscient jusque dans le tube digestif. Et sorti du bout du tube, Jean-Jean scrutait, tout crotteux, la ville naissante du Durango.

[à suivre...]

24/12/2008

DURANGO (1)

i_street.jpg

Il y a un train, bien tranquille, qui promène les touristes dans les montagnes de San Juan, qui entourent DURANGO (Colorado).

Aujourd'hui encore, sa grosse locomotive noire crache de longs jets de vapeurs, tandis les passagers contemplent le paysage.

Ce n’est pas qu’un trajet de promenade.
C’est le cordon ombilical avec le passé.

La ville de Durango a été fondée par la DENVER & RIO GRANDE RAILWAY en 1880. Le chemin de fer y arriva un 5 août, en 1881, et la construction de la ligne vers la ville de Silverton, au nord, commença la même année, pour être achevée en juillet 1882. A compter de ce jour, la belle DURANGO déploya tous ses charmes.
J'y ai cherché les fantômes d'orpailleurs, les spectres de vieux mulets décharnés, les vaporeuses danseuses en frous-frous .
Mais c'est à l'heure du midi, au carrefour de rues soudain désertées, que je me pris soudain à attendre le duel, les hommes debouts, la mine assombrie sous leur chapeau, prêts à en découdre sous un soleil de plomb.
J'en croisé un, qui me raconta son histoire.
[à suivre ...]