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28/04/2009

Mémoires à l'Amante

L'amante (web).jpg

Avoir les pieds dans l’eau. Dans une petite rivière. Contempler la nature. L’eau est fraîche, coule vivement, avec des bonds là où elle passe sur de grosses pierres. Elle scintille sous le soleil – moi je suis à l’ombre, sauf mes pieds et mes mollets. C’est un bel endroit pour méditer sur le sens de la vie. Va-t-elle vers l’avant, vers l’arrière ? Vers elle-même ? La vie est elle comme une vague qui roule sur elle-même, se réduit sur la plage, et s’en retourne à plat vers la mer, l’océan ?

 

Je me rappelle les sermons des messes, auxquelles j’assistai de mon enfance à la fin de ma longue adolescence. Peut-être est-ce là que j’ai été imprégné de telles questions. Dans les réponses entendues, il y avait Dieu, ou une humble ignorance qui cédait la place à Dieu, je ne me souviens plus très bien à vrai dire, mais les voix des prètres résonnent encore – je me souviens de ces voix, des chants des fidèles, des chants d’espoir un peu triste, de l’ample silence qui soudain s'imposait; je me souviens de mon impatience à rester debout, puis assis, et qui me contraignait la poitrine comme dans une apnée ; de ma recherche effernée mais stoique pour trouver dans le marbre des sols, des colonnes, les quelques lignes, les quelques nervures dont le dessin accidentel révèlerait un visage, une libellule pour m’évader. Quelque chose pour échapper à l’ennui pesant, crispant que suscitait en moi des rites qui m’étaient bien trop raides, bien trop abstraits et ronronnants pour l’enfant que j’étais. J’en ai gardé une distance physique, un recroquevillement intérieur lorsque j’y repense. Même aujourd’hui, les églises qu’il m’arrive de visiter ne parviennent pas à me faire oublier, quelque soit leur splendeur évidente, ces heures pénibles passées à la messe du dimanche.

 

Mes parents n’étaient pourtant pas croyants, mais ils m’avaient inscrit dans un mouvement de jeunesse où la messe était inscrite au programme de nos réunions, qui avaient lieu trois fois par mois en moyenne. Vu d’ici, d’aujourd’hui, de mon âge, à distance convenable, je me demande si ce double isolement n’a pas contribué à mon terrible ennui. Oui, un terrible ennui. Il y a pire, bien pire c’est sûr, sur l’échelle de la souffrance, mais sur l’échelle du seul petit ennui, la petite heure de messe m’était comme une longue, longue, longue expérience sous camisole.

 

Un double isolement, car je ne pouvais par vraiment partager mon expérience avec mes parents. Ils n’allaient pas à la messe, n’étaient pas croyants. Parmi eux, j’étais le dépositaire d’une initiation qui ne leur était certes pas inconnue, mais qu’ils n’avaient pas experimenté avec la même intensité ni surtout avec la même fréquence. Parmi les autres, l’audience des croyants, j’étais incrédule, en questionnement. Je m’interrogeais sur le fait de participer ou non à l’eucharistie, de recevoir l’ostie, de faire enfant de chœur ou non. J’hésitais, prétextant ne pas avoir fait de communion, puis, lorsqu’on me confirma que cela n’était pas un empêchement, j’hésitais parce que cela ne représentais au fond rien pour moi, que cela ne trouvait écho dans aucune croyance, aucune profondeur. J’étais plus scrupuleux sans doute que bien d’autres, bien que cela soit un peu présomptueux de dire les choses comme ça. J’étais assurément plus rétif à participer à un culte dont je ne comprenais pas la foi. Car c’était ça aussi : la foi, je ne l’avais pas. J’étais en somme, enfant, respecteux de la foi des autres et avais à cœur de ne pas faire semblant dans ce qui me semblait être quelque chose de sincère, de véritable (même si ce respect s’est avéré plus tard une digue bien fragile quand je m’enportai contre le rite et ses rigidités).

 

Il paraît que les hommes de l’Antiquité croyaient que le marbre était une matière vivante, qui se déployait et comblait les cavités et les excavations des carrières. Je ne le savais pas à l’époque bien sûr, mais c’était une agréable manière de comblement, que de chercher dans le hasard des nervures l’enchantement fugace des formes inattendues.

Chaise d'église (web).jpg

Urbanomatic II

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27/04/2009

Imprégnation urbaine

ballade urbaine (web).jpgTaux d'urbanicité : 1,8 g/l

24/04/2009

Les Origamis (Nouvelle)

L'origami (de oru, plier, et de kami, papier) est le nom japonais de l'art de plier du papier. Il désigne également les pliages eux-mêmes.

Si les origamis sont aujourd’hui réalisés à des fins ludiques et créatives, ils étaient surtout, au temps de leur invention, destinés à des fins religieuses. Un certain type d’origami servait même d’instrument d’exorcisme et de purification : un prêtre shinto l’agitait trois fois au-dessus des fidèles, pour chasser les mauvais esprits. L’histoire qui suit révèle l’inhabituel usage que peut en faire un Ministre…

Photo Origami illu 1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jour où Marcus se présenta à l’heure dite sur le Champ de Bataille, et qu’il n’y trouva, une fois de plus, personne d’autre que lui-même, il décida que tout cela avait assez duré, et qu’il était temps de faire quelque chose. Il y avait longtemps déjà que la fréquentation du Champ de Bataille baissait, mais ces derniers mois, depuis qu’il avait affronté et tué le dernier de ses camarades-combattant, il était resté seul à en parcourir les différentes zones, à manier les quelques armes mal entretenues qui traînaient encore dans la Réserve. Il faisait le compte des années qui s’étaient écoulées depuis le dernier aménagement des lieux : toujours les mêmes vieux bunkers, couverts de mousse et de graffitis incongrus, les mêmes immeubles troués d’impacts, les mêmes reconstitution de Verdun, de Bagdad, de Sarajevo. La boue avait depuis longtemps séché, trop rarement imprégnée par les pluies, sans plus aucun préposé pour l’arroser, lui redonner sa consistance, sa belle prestance de boue. Fini l’odeur du sang, l’acre sueur de la trouille, les battements de cœur affolés. Seule la végétation se déployait, se répandant en ordre dispersé.

 

La gestion du Champ de Bataille était de la compétence du Ministre de la Guerre. Cela faisait belles lurettes que celui-ci s’en était complètement désintéressé. Il faut dire qu’on en avait eu fini enfin avec les guerres depuis quelques années déjà, et le champ de Bataille n’avait plus intéressé personne. Personne, sauf Marcus et quelques uns de ses camarades, qui avaient tenu bon, et à qui on avait concédé le Champ de Bataille, pour qu’ils s’y entretuent librement, jusqu’à ce jour où Marcus était devenu le dernier survivant. Aussi la déshérence dans laquelle les lieux était laissés l’accablait douloureusement.

 

Les bureaux du Ministre de la Guerre se trouvaient dans la grande Tour des Ministères, dans le centre ville, à quelques stations de métro du Champ de Bataille. Marcus décida de se mettre en route, pour y rencontrer le Ministre le jour même.

 

Alors qu’il entrait au pas de charge dans le hall de la Tour, les yeux encore empreints de l’humide nostalgie des combats, Marcus buta lourdement contre la double porte vitrée qui barrait le passage, en même temps qu’une voix aigrelette lui harponnait les tympans de deux « Monsieur ! » sèchement balancés. Marcus n’avait pas aperçu, dans son empressement, la femme qui se tenait, immobile, dans une guérite de verre sur sa gauche, et dont le regard lancé comme un filin de harpon signifiait, indubitablement, que la porte ne s’ouvrirait pas sans obtenir son assentiment. Marcus s’approcha donc prestement du parlophone, pour découvrir, sous une épaisse chevelure montée et enroulée en forme de flamme olympique, le visage de la réceptionniste qui n’exprimait rien d’autre que la satisfaction du devoir accompli, mais sans fanfaronnade. Un badge épinglé au niveau du cœur de la réceptionniste indiquait «Mme Paloma - RECEPTION ». Marcus, impressionné malgré lui par ce check point qu’il savait impossible à forcer, sa racla la gorge, et avisa Madame Paloma qu’il souhaitait rencontrer Monsieur le Ministre de la Guerre, en personne, et sans tarder, pour une affaire urgente. Madame Paloma lui demanda l’objet de sa visite. Marcus mentit en disant qu’il était l’assistant du responsable du Champ de Bataille, et qu’il devait informer le Ministre d’urgence à propos d’un événement prochain et d’importance. Madame Paloma lui demanda si ça avait avoir avec l’exposition d’Origamis. Marcus fut surpris, il ne voyait pas de quoi elle parlait mais son intuition lui dicta de confirmer. Madame Paloma s’emballa : « Oh, ils sont magnifiques, n’est-ce-pas, il était temps qu’il les montre. Vous avez de la chance, parce qu’il ne les montre pas à grand monde. Vous en avez déjà vu, alors ? » Marcus hocha la tête, et Madame Paloma de poursuivre : « Oh, bien sûr, et moi aussi j’ai déjà pu en voir, lui dit-elle en baissant la voix et, s’approchant, avec un sourire de conspiratrice, parce que je suis une amie de la sœur de sa femme,… je la retrouve tous les samedis au club … ». Marcus restait immobile, sans savoir que faire pour interrompre le débit de la réceptionniste. Il se sentait pris sous le feu ennemi, un feu nourri, et habituellement dans ces cas là, quand il était sur le Champ de Bataille, il enfonçait son casque sur la tête et attendait, immobile, pendant que les obus et les balles fusaient dans les parages jusqu’à ce qu’il puisse, à son tour, canarder l’ennemi. Madame Paloma, quant à elle, n’avait jamais connu la vie des combattants, lesquels, il est vrai, s’étaient fait de plus en plus rares– on pouvait sans trop s’avancer considérer que Marcus en était le dernier et anonyme représentant. Madame Paloma enchaînait maintenant sur les commentaires de ses collègues des autres ministères, ce qui laissait entrevoir à Marcus une lente agonie dans des sables mouvants. Il n’eut d’autre choix, pour s’en sortir, que de laisser échapper un râle léger mais qui parut, à Madame Paloma, étrangement long et incongru. Elle s’interrompit un instant, puis, reprenant une attitude plus digne d’une harponneuse d’accueil, lui demanda s’il connaissait le chemin jusqu’au bureau du Ministre. Elle lui indiqua la direction à prendre, et, comme le trajet était compliqué, elle l’invita à s’informer en chemin. Un instant après, en échange de sa puce d’identité et d’un contrôle d’empreintes digitales, Marcus passa la double porte vitrée, direction l’Annexe de la Tour.

 

L’Annexe était un modeste bâtiment haut seulement de quelques étages, construit à côté de la Tour et relié à elle par une passerelle ridicule. Le trajet pour y arriver s’avérait particulièrement compliqué. Marcus manqua plusieurs fois de se perdre et à chaque fois qu’il demandait la direction du Ministère de la Guerre, il suscitait l’étonnement chez ses interlocuteurs, qui fronçaient les sourcils avant d’indiquer une direction sans trop de certitude.

 

Il arriva enfin devant une porte qui arborait une petite fiche de papier jaunit, imprimée comme dans le temps, et indiquant, en petits caractères « Bureau du Ministre de la guerre ». Cet excès d’humilité et de discrétion déstabilisa Marcus, qui s’attendait à plus de fastes. Il espérait, au-delà de cette porte, plonger dans une ambiance sobre et kakie, parsemée de l’or des médailles comme un ciel semé d’étoiles et découvrir, le cœur au garde-à-vous, un panthéon de généraux en portraits rendant un hommage silencieux et noble à leurs glorieuses batailles. Marcus frappa à la porte, la poitrine gonflée de cet espoir et pour un peu, il aurait crié « A l’assaut ! », transporté d’émotion. Mais ses coups restèrent sans réponse. Marcus frappa à nouveau, et le silence persistant le laissa aussi dépité et perplexe que l’officier qui, après avoir ordonné l’attaque, constatait qu’aucun soldat n’avait bougé, qu’aucun coup n’avait été tiré, ni d’un côté, ni de l’autre. Se motivant, il décida que l’objet de sa mission valait toutes les irrévérences et il ouvrit la porte du Ministre sans permission. Sa poitrine qui bombait encore la seconde d’avant, s’affaissa dans une courte contraction nerveuse : le bureau n’était pas l’oasis guerrier attendu, mais un vaste demi-étage quasi-vide, qu’éclairait la seule lumière du jour, tombant de modestes fenêtres donnant sur l’arrière de la Tour des Ministères. Des armoires fermées occupaient un seul long pan de mur, tandis qu’un long paravent se déployait parallèlement au mur du fond, coupant presque la pièce en deux, et masquant on ne savait quoi. Passé le choc de la surprise, Marcus distingua d’infimes bruits. Ils venaient de derrière le paravent. Un homme de petite taille en jaillit soudain, alla d’un pas leste jusqu’à une armoire qu’il l’ouvrit, pour y déposer méticuleusement quelque chose. Il la referma et retourna derrière le paravent, sans avoir remarqué la présence de Marcus qui décida de ne pas encore se signaler. Il s’approcha de l’armoire la plus proche, qu’il ouvrit délicatement. Les étagères étaient remplies d’étranges papiers pliés. Ils s’amassaient de haut en bas comme autant de soldats avant la revue des troupes. Mais la comparaison s’arrêtait là, car leurs formes n’évoquaient rien de la guerre : ce n’était qu’animaux étranges, insectes géants, fleurs inconnues et constructions fantasques, de toutes formes et couleurs. Marcus ne comprenait pas. Etait-ce ça, les origamis ? Il cherchait encore désepérément les médailles, les sabres, les généraux. Il ouvrit l’armoire d’à côté : pareil ; une autre, pareil, une autre, pareil.

 

Surmontant son désarroi, sa colère, Marcus passa le paravent et se trouva face à un bureau, derrière lequel était assis le petit monsieur qu’il avait vu surgir. Seule une plaquette confirmait qu’il était bien en présence de « Monsieur le Ministre de la Guerre ». Celui-ci, d’un âge indéfinissable, travaillait consciencieusement sur un pliage - le bureau était couvert de feuilles de papier aux couleurs variées. Marcus identifia le petit bruit qu’il avait entendu tout à l’heure : le Ministre écoutait de la musique à travers des écouteurs calés dans ses oreilles. Ceci expliquait qu’il ne l’avait pas entendu rentrer, et qu’il ne s’était pas manifesté pendant que Marcus avait visité les armoires. Le Ministre releva distraitement la tête, et constata avec étonnement qu’il y avait quelqu’un devant lui. Se ressaisissant, il annonça d’une voix aimable mais un peu forte : « Je n’ai besoin de rien. Merci. Saluez le Conseil de ma part ». Marcus ne répondit rien et ne bougea pas. Sa stupeur n’avait cessé de croître depuis qu’il avait pénétré dans la pièce, incitant son esprit à adopter une position d’observation, à plat ventre en quelques sortes, camouflé et les jumelles à la main. C’était comme s’il se trouvait à un kilomètre d’une colonne de soldats ennemis et qu’en les observant à la jumelle, il les aurait surpris à faire du tricot avec des baïonnettes. Il se serait gratter le menton et aurait régler sa visée, et d’une certaine façon, c’était ce qu’il faisait à l’instant, mentalement. Le Ministre, pour sa part, s’était replongé dans son pliage. Comme malgré tout Marcus restait là sans rien dire, il entrepris de rajouter quelque chose lorsqu’il s’avisa de ses écouteurs. « Excusez-moi, dit-il en les retirant, mais avec le bruit des travaux qu’ils ont faits ce matin … Si c’est pour le budget, dites au Premier Ministre que je n’ai besoin de rien et que tout sera bientôt réglé pour la réaffectation du Champ… ». A ce dernier mot, Marcus se rappela soudain l’objet de sa visite. De but en blanc, comme s’il venait d’arriver à la seconde, il salua militairement et entrepris d’exposer « Le Problème et les Solutions ».

 

Marcus exposa « la situation désastreuse et tragique du Champ de Bataille, où l’on n’entend plus que les oiseaux », le « désintérêt croissant des gens pour le noble passe-temps de la guerre », « cet attachement désespéré et puéril du citoyen moderne à la vie et ses conforts. La peur du risque, Monsieur le Ministre », Marcus se désolait que « le dernier mort remonte à 9 mois déjà. C’était mon plus vieux camarade Monsieur, on avait combattu côte à côte depuis nos débuts, et on s’en était tous les deux miraculeusement sortis pendant plus de trente ans, avec plus d’une sale blessure… » Sa voix tremblait. « C’est avec lui que j’ai dû faire le dernier combat, Monsieur, parce qu’il n’y avait plus personne d’autre que lui et moi … Et c’est moi qui l’ai eu. ». Ces mots lui avaient fait baisser la tête. Il resta silencieux un instant, puis relevant le menton, reprit « Nous avons passé des semaines à nous traquer l’un l’autre sur le Champ de Bataille, Monsieur, ne nous évitant que de peu. Chacun cherchait la meilleure approche, le traquenard génial. Au bout du compte, c’est moi qui l’ai eu. En pleine poitrine. Et c’est moi, seul, qui l’ai transporté à la morgue du Champ, et qui ai dû appeler les services d’inhumation,… Vous trouvez ça normal Monsieur ? » Marcus s’emportait « Plus personne ne travaille au Champ, Monsieur le Ministre. La fréquentation a baissé, elle n’en a plus fini de baisser. Comme si la guerre n’attirait plus, Monsieur le Ministre. Mais je suis persuadé que ce n’est rien qu’une gêne passagère Monsieur, le potentiel est là, ce n’est qu’une question de timidité, d’a priori. Il faut informer le peuple des bienfaits de la guerre, c’est de l’hygiène sociale, c’est économiquement porteur. L’Etat, dit-il en insistant sur ce mot, doit faire quelque chose. ».

 

Le Ministre écoutait Marcus sans broncher. Il s’était emparé de nouvelles feuilles de papier, qu’il manipulait agilement, avec toutefois un rien d’empressement au fur et à mesure que Marcus progressait dans ses développements. Celui-ci énonçait maintenant les moyens par lesquels il pensait redonner le goût de la guerre à ses concitoyens, par quelle propagande élaborée, pernicieuse et sans scrupules il était certain d’y parvenir. « Avec des fonds, Monsieur le Ministre, avec un budget valable, on peut beaucoup. Il faudra renouveler les technologies, éveiller la curiosité. Attiser la rancœur. Ah Monsieur, inspirons nous du passé  ».

 

Marcus s’exalta comme ça encore un moment. Quand il eut finit, le ministre pointait sur lui un petit revolver en papier. Marcus, à nouveau stupéfait, sortit ses jumelles mentales et resta immobile. Le ministre lui demanda de sortir. Il répéta doucement « Sortez, monsieur, s’il vous plait… », et comme Marcus ne bougeait pas, il appuya sur ce qui devait bien être une gâchette : le revolver projeta une boulette de papier, qui s’écrasa avec un bruit sec sur la poitrine de Marcus, au niveau du cœur.

 

Marcus se retourna sans un mot et quitta le ministre et son bureau. Il retrouva la double porte en verre du hall, et il aurait quitté la Tour sans reprendre sa puce d’identité, n’était la vigilance de Madame Paloma. Celle-ci, ayant remisé ses harpons, se contenta de l’attraper au lasso de sa voix adoucie. « Oh, Monsieur, vous aussi vous avez l’air subjugué ! La dernière fois, c’était des messieurs en costume qui étaient venu le voir, et ils avaient en sortant le même air que vous. C’est fantastique n’est-ce pas ! Vous avez vu la série des petits cochons-girafes, mignons, mignons ! Non ? Ah, vous les verrez lors de l’exposition, allez, au revoir ! Au revoir ! ».

 

Dehors, le soleil brillait. Les premières chaleurs de l’été approchaient. Passant devant l’Annexe, Marcus lut sur un panneau les projets gouvrnementaux en cours : on creusait une fontaine-piscine dans le parc de la Tour des Ministères, on préparait une nouvelle expédition spatiale, on lançait la vente d’un nouveau médicament prometteur. Il y avait aussi un concours pour élire le meilleur projet de réaffectation du Champ de Bataille. Marcus poursuivit son chemin. Peu après, dans le wagon de métro qui le ramenait chez lui, il trouva une place et s’assis. Il tenait dans son poing serré la boulette de papier qu’avait tirée le revolver du ministre, et qu’il avait recueillie dans sa paume. En la faisant jouer entre ses doigts, il se remémora son dernier camarade, mort par ses propres balles, des vraies celles-là, et dont il avait recueilli le dernier souffle. Ce jour où il avait tué cet ultime compagnon, comme il réalisait qu’il demeurerait peut-être à jamais le dernier, le seul des combattants, une peur inconnue l’avait envahit, qui s’était muée peu à peu en une angoisse tenaillante. Et tandis qu’il cherchait maintenant à déplier la boulette de papier, il sentit que cette angoisse l’avait quitté, et qu’à sa place se déployait, depuis les profondeurs, un sentiment nouveau, presque de soulagement. Observant les ombres qui défilaient dans le boyau du métro, il songea que lui aussi, enfin, il venait de tomber sur le champ de bataille.

John R. Beauchesne

Dame Nature au saut du lit

Dame Nature au saut du lit (web).jpgLe soleil à peine levé,

Faut pas la charrier.

20/04/2009

John Robot: Les planques avec l'Oeil

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John Robot aimait bien planquer avec l’Œil, un vieux de la vieille, une vieille branche d’ami qui acceptait encore quelques missions pour arrondir sa pension.

L’Œil traînait toujours avec quelques potes, des oiseaux louches qui passaient la nuit à planquer avec eux, à papoter et à jouer aux cartes. John se faisait souvent plumer aux cartes, et une bonne part de ses honoraires nocturnes y passait, mais les heures d’observations souvent trop ennuyeuses filaient alors plus agréablement.

Au matin, parfois, John Robot n’osait plus bouger : un vieil hibou ronchon qui l’avait mis à sec au poker s’était endormit sur son épaule, quelques carrés d’as de rechange glissant de sous son aile relâchée. John Robot poussait alors un léger soupir, et s’endormait jusqu’à la nuit suivante.

14/04/2009

Human Nature

Human Nature (web).jpgMon pote Jack Wood émanait du Parc du D.... Il supportait mal toutes les drogues qu'il s'administrait, toutes les saloperies ramassées sur les pelouses, dans les rigoles ou les fourrés. Il les broyait, les passait à la moulinette et les diluait d'un coup de rosée avant de se les injecter. Ce triste manège le rendait tellement hagard, ça faisait peine à regarder. Et bien sûr, pas question de s'arrêter de fumer.

11/04/2009

Urbanomatic

Urbanomatic (web).jpgOn cultive des vagues au fond des wasserettes

02/04/2009

Doute Quantique

Alien parade.jpg

J’attendais l’urbus. Le monde était dans la rue, les gens marchaient le nez dans les vitrines, traversés d’hologrammes publicitaires. Les fêtes de Poûëque approchaient. Tout baignait dans des halos colorés.

J’étais assis, la tête entre les mains, le regard contemplant la trace d’une chiquelette qui avait échappé aux Propreteurs. Ca devenait étonnant, la crasse en ville, du moins en ville-commmerce. La pression des exploitants et le lobbying des Hygiénocrates avaient aboutis à l’engagement massif de Propreteurs et d’Indicateurs de Convenances, qu’on surnommait les I-Cons, chargés d’alpaguer le contrevenant et de lui faire la morale en public. Et pas question d’y échapper. Moi-même je n’avais jamais dû subir cette humiliation de rester coincé un bon quart d’heure à côté d’un zigoto qui clamait aux passants – heureusement blasés – que la personne qui se trouvait à côte de lui avait fait preuve d’inconvenance, « et souillé de sa bave le trottoir dont l’entretetien monopolise un budget de pas moins de XX par mois, budget que vous, mesdames et messieurs, devez consacrer à l’embellissement de votre ville ». Je contemplait donc une trace qui n’en avait plus pour longtemps. Etrangement, c’était toujours en contemplant les choses les plus insignifiantes, et parfois les plus triviales, que je me sentais soudain la poitrine gonflée de l’étonnement existentiel. Je réalisais dans ces moments là que j’étais, au moment où je le pensais, une part de cet univers mystérieux et immense, que je procédais, comme toutes chose, d’une origine singulière, moi, les étoiles, les nuages de particules, les planètes, l’arrêt de l’urbus, et la trace de chiquelette - nous étions tous la résultante incroyable du big bang, du début de l’existence, de l’avènement de l’espace-temps. Je me sentais perdu au milieu du tout, avec l’impression que, malgré ce constat grisant, il fallait quand même que je me lève, et que je monte dans l’urbus, que je participe au monde en cours, pour en goûter la saveur qui ne se révélait pas seulement par la contemplation. J’ai déjà essayé d’expliquer ce genre d’émotion à Bridge, ma copine, mais je l’ai laissée de marbre au milieu de sa séance de yoga-majorette. Les postures alambiquées, noueuses et invraisemblables qu’elle adopte dans le cadre de cette disciple illustrent d’ailleurs parfaitement mon propos : j’ai toujours été convaincu que notre état réel, notre réalité repose sur un équilibre à la fois terriblement stable et précaire, un compromis de forces antagonistes et parentes - le plastic de mon portable, l’écorce du fruit, la bave du chien Crispi, l’air, ma main qui se promène sur des cheveux – nous sommes tous liés, parties d’un même réseau de connexions, d’interactions qui répondent à un seul et même principe d’équilibre, lequel régit également l’univers alentour ; si bien qu’il suffit que quelque part, dans cet univers, quelque chose se passe qui rompe cet équilibre, ou qui en modifie le principe, pour que, instantanément, tout, jusqu’au chewing gum entre les dents, se délite. C’est alors que, comme je repensais à tout ça, me retournant sur la marche de l’urbus, je vis un Propreteur s’approcher pour enlever la trace de chiquelette. C’est alors que, comme l’urbus allait bientôt m’engloutir, je vis le Propreteur poser son Musonex sur la trace et c’est alors - ça n’avait pas duré une micro seconde – que tout était devenu intensément lumineux, un flash immense, et tout avait été secoué. Les passagers, les passants, le Propreteur, les hologrammes, tout s’était retrouvé en état de projection, dans une trombe infinie, comme aspiré vers le ciel, puis tout était rentré dans l’ordre, en l’état, sans qu’apparemment personne ne se fut aperçu de quoi que ce soit. Ce bref intervalle de temps avait pourtant imprégné ma conscience. Notre univers avait perdu sa contenance, j’en était sûr, puis tout est revenu, en l’état. Le Musonex s’était retiré de la trace effacée, l’urbus avait démarré, et je songeais avec désarroi aux exercices de yoga-majorette, à toute cette précarité, à la ville, et aux cadeaux que je devais acheter. Joyeuses Poûëque !