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04/01/2009

Durango 3 : Paroles d'âne

(Suite)

Et Odessa dit.jpgJean-Jean ajustait ses jumelles quand son âne lui parla pour la première fois.

Il ne lui avait jamais parlé, ni depuis le jour où il l’avait reçu de son Oncle Jérôme, ni au long des milliers de milles parcourus depuis la berge mosane originelle, alors que les interminables récits familiaux de Jean-Jean auraient à tout le moins pu lui arracher un marmonement d'ennui.

Il n’avait d’ailleurs jamais parlé à personne, sauf au curé qui en avait fait un arrêt cardiaque et ne s’en était jamais remis. Mais cela Jean-Jean l’ignorait. Hautain et dédaigneux, cet âne n’avait jamais jugé qui que ce soit digne de recevoir l’extrême onction de sa parole – n’était ce curé, et encore, pour de sombres motifs. Et ce n’était pas qu’il portait Jean-Jean en plus haute estime que le commun des hommes, non, loin de là. Seulement, il en avait sa claque, son archi-claque.

« On dirait que maintenant que tu y es, tu hésites », lui dit l'âne, avec une pointe d'ironie. « Ce n’est pas que je crains la longueur du chemin du retour, tu vois, mais… »

De fait, Jean-Jean hésitait. Après tout ce chemin parcouru, dans le but unique et précis d’être ici, à Durango, Jean-Jean hésitait à descendre vers la ville.

Il avait fait le trajet, croyait-il, pour devenir le premier chauffeur de la première locomotive qui assurerait la liaison DURANGO – SILVERTON. Il avait répondu à une annonce de la Rio Grande Railway, étrangement parue dans une gazette mosanne, et avait reçu quelques semaines plus tard la confirmation qu’il était embauché, et attendu le plus rapidement possible à Durango.

Et maintenant, alors que l'heure des choix avait déjà été consommée, révolue, il hésitait.


Jean-Jean n’ignorait pas que son âne n’était pas dénué de ressources. Mais il savait aussi, profondément, intuitivement, que ce voyage de retour les tueraient, lui et sa bête. Quant au fait que l’âne parlait, et bien, Jean-Jean n’était pas homme à se démonter, du moins pas aussi facilement. Il fallait le temps à ses épaisses méninges de laisser percoler l'information jusqu'à une zone où elle prendrait sens, ferait sans doute sensation. Mais dans l'entretemps, Jean-Jean acceptait le fait tel qu'il était. En outre, s’il avait fait ce voyage en Terres Asuniennes, c’était bien pour trouver de l’extraordinaire, du fantasque, pour apprécier des variations dans le réel allant des gouffres à des hauteurs exceptionnels, parmi lesquels la prise de parole de son âne pouvait bien trouver place.

[A suivre...]

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